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Les esthétiques hybrides de l’urban hacking : du détournement symbolique au Net Art

Rencart s’est rendu pour vous à la conférence « Urbain Hacking » de la Gaîté Lyrique le 7 janvier 2014 à Paris. Étaient présents Florian Rivière, Ivan Argote, Benjamin Gaulon, David Renault et Mathieu Tremblin, cinq artistes contemporains ayant comme point commun leur travail autour de la malléabilité de l’espace public. Compte rendu.

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Il est vrai que les parallèles entre réseau urbain et réseau informatique sont simples à tracer. Deux constructions rationnelles pensées par l’intelligence humaine (l’urbaniste ou l’ingénieur), capables de se défendre contre les menaces et les intrusions, et dans lesquels évoluent un certain nombre d’unités en relation les unes avec les autres et soumises à des règles. Le Graffiti Research Lab, ce collectif d’artistes aux muses aussi variées que les bombes de peinture ou la technologie open-source, a naturellement décidé de mener une réflexion autour de l’urban hacking. Ce courant du street-art a pour objectif, de la même façon que les pirates informatiques, de s’insérer dans les interstices d’un système pour s’en réapproprier la force et en moduler l’architecture, via l’expérimentation et le bricolage, afin d’y exprimer une intention artistique ou politique. Tour d’horizon des modes d’expression de cette pratique artistique protéiforme.

 

L’urban hacking comme intention politique

 

Pour Florian Rivière, la ville est perçue comme « une impasse de la liberté » : l’espace public donne l’illusion de permettre et pourtant interdit tout. En réaction à cette privation, le travail de cet artiste vise justement, via la transformation de l’objet urbain, à ouvrir la perception de l’espace. Il s’agit de créer de nouvelles interactions dans la ville afin d’y révéler autre chose que ce qui est proposé arbitrairement et unilatéralement au regard. De cagettes fixées au mobilier urbain et faisant office de bibliothèques de fortune, à un manège diabolique construit avec des caddies autour d’un panneau publicitaire, Florian Rivière envisage son œuvre comme un dépassement du degré littéral de lecture et d’interprétation de l’espace, et insiste sur le rôle essentiel du hacker urbain à créer, ne serait-ce qu’un instant, un nouvel usage de l’environnement.

Pour Benjamin Gaulon, dont le travail s’inscrit également dans une posture politique teintée d’anticonsumérisme, nous dépassons cette dysfonction symbolique pour entrer de plain-pied dans le Net Art : l’art construit par (et pour) les nouvelles technologies. Influencé par la culture hip-hop des années 80, faite de débrouille et de bricolage (tables de mixage, sampler, remix…), l’enjeu pour cet artiste est de s’approprier un objet technologique pour le sortir de son usage initial. Un hacking urbain plus pragmatique et proche de son sens premier, via un art à la fois technophile et technophobe. En captant les images émises par les caméras de surveillance de la ville grâce à des babyphones trafiqués, ou en plaçant des synthétiseurs de sa confection réagissant à la lumière émise par les écrans publicitaires, Benjamin Gaulon s’inscrit véritablement en objecteur de conscience contre l’omniprésence technologique.

 

L’urban hacking comme intention poétique

 

Pour Yvan Argote, né à Bogota et installé en France depuis plusieurs années, l’urban hacking se fait avec sauvagerie, mais une sauvagerie canine : pleine d’une douce naïveté qui caresse plus qu’elle ne touche, qui suggère plus qu’elle ne révèle. Naturellement influencé par l’histoire de la colonisation espagnole en Amérique Latine, c’est avec beaucoup d’humour qu’il place un poncho sur la statue du roi Louis 1er à Los Angeles. Une altération subtile de la réalité qui joue avec les représentations figées de l’histoire et lutte contre la paresse intellectuelle, en révélant au public des signes dont il ignore la plupart du temps la signification. On retrouve cette même posture candide dans un autre de ses projets, à New York, lorsqu’il décide de filmer des voitures de police vides en les secouant à la manière d’un mauvais clip de hip-hop. Là encore, une négociation avec la réalité qui permet de transformer un signe froid en un signe chaud et sexuel.

Enfin, pour les Frères Ripoulain (David Renault et Mathieu Tremblin), la malléabilité de l’espace s’opère avec une grande mélancolie. Oeuvrant la plupart du temps dans des lieux en périphérie urbaine, leur travail s’articule principalement autour des notions d’abandon et de dégradation : une intention artistique aux accents de solitude et de décadence. En se postant au bord d’un route tels des autostoppeurs d’une autre décennie, un panneau « TEUF » exhibé avec nostalgie, leur objectif est avant tout de construire un récit affectif autour de ces « free parties » des années 80. Une œuvre comme un point d’interrogation sur la disparition de cette communauté underground, à la camaraderie spontanée et presque animale, où tout était encore possible. Dans un autre registre, le projet « Dernier souffle », visant à utiliser l’énergie contenue dans les pneus de voitures abandonnées pour déclencher un instrument à vent, nous met brutalement face à ces choses mortes, anciens outils si constitutifs de notre humanité et de notre rapport au progrès, que nous décidons d’abandonner mais qui continuent malgré tout d’exister de manière autonome.

 

Rencart remercie le GRL pour l’organisation et l’animation de cette conférence, et les cinq artistes qui ont partagé leurs expériences et leur vision de l’urban hacking, avec beaucoup d’humour et de sensibilité.

 

Images sous licence Creative Commons.

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